Le numérique favorise-t-il la mise en récit ou l’enchantement du patrimoine ?

Découvrez la quatrième Chronique estivale Patrimoine et numérique.

Cet été, le service Numérique culturel de la Région Nouvelle-Aquitaine, en association avec {CORRESPONDANCES DIGITALES], propose un ensemble de chroniques sur les usages innovants des sites patrimoniaux néo-aquitains. Au fil de ces publications, explorez les apports et limites du numérique tant du point de vue des publics que des pratiques professionnelles : contributions du numérique dans l’accueil, l’interactivité, l’éducation, la participation des publics et ce qu’il permet en termes de reconstitution, de restitution d’impressions et de mise en récit du patrimoine.

Chronique estivales - Patrimoine et numérique #4

Cette chronique propose d’évoquer la façon dont le numérique peut favoriser des mises en scène immersives propices à l’enchantement ou à la mise en récit du patrimoine. Comme nous l’avions évoqué dans une précédente chronique sur les restitutions visuelles ou sensorielles que peuvent offrir certaines technologies, le numérique peut influer sur le comportement, les sens et les sensations d’un visiteur d’un lieu, il peut aussi en transformer sa lecture. C’est dans cette optique que nous aborderons dans quelles mesures : 

Au fil de la chronique, découvrez également l'Entretien avec Julia Suero, artiste pour le projet Insitorium à la Rochelle et Jeanne Soccorsi, coordinatrice du projet pour l'association DPAN, et le J'ai testé pour vous.

Proposer une expérience esthétique et immersive dans un lieu patrimonial : les Bassins de Lumières à Bordeaux

Située au Nord de Bordeaux, dans le quartier des Bassins à Flots, la base sous-marine est un bunker construit par les allemands durant la Seconde Guerre mondiale. Pas moins de 19 mois de travaux et plus de 6 500 travailleurs ont dû participer à l’édification de ce bâtiment aux dimensions pharaoniques : plus de 42 000 m² pour 20 mètres de haut.
À l’interface entre les quartiers des Chartrons et de Bacalan, la zone urbaine où se situe cette base fait l’objet d’un ambitieux programme de réaménagement où la culture a une part prédominante. La Cité du vin, le Musée de la mer et de la marine y ont, par exemple, été implantés récemment. Dans le cadre de ce programme, la mairie de Bordeaux a souhaité faire de la base sous-marine un équipement culturel emblématique de la ville.

Extérieur de la Base sous-marine de Bordeaux
Plan de la base sous-marine de Bordeaux

60 000 à 80 000 visiteurs par an y étaient déjà accueillis dans le cadre d’expositions temporaires organisées par la municipalité dans un des espaces de la Base baptisé l’Annexe. Récemment, des expositions d’art numérique telles que Digital Abysses ou Légendes urbaines (52 000 visiteurs en 2018) ont connu de véritables succès de fréquentation. 
Dans la lignée de ces expositions, la Ville de Bordeaux a donc décidé de renforcer son offre culturelle en confiant 4 des 11 alvéoles composant la base sous-marine à un opérateur extérieur. En septembre 2018, après étude de différentes offres, le choix du conseil municipal s’est donc porté sur Culturespaces. Les alvéoles 5 à 11 et le toit feront l’objet d’un Appel à manifestation d’intérêt à vocation économique et culturelle dans le courant de l’année 2019-2020.

Après les Carrières de Lumières aux Baux-de-Provence (ouvertes en 2012) et l’Atelier des Lumières dans le 11e arrondissement de Paris (créé en 2018), Culturespaces a donc remporté cette délégation pour 15 ans. Fort de ces premières réalisations, l’opérateur culturel souhaite faire de la base sous-marine l’un des plus grands espaces d’expositions multimédia au monde consacré à l’histoire de l’art et à la création contemporaine. Baptisés les Bassins de Lumière, ce centre d’art numérique est d’une superficie cinq fois supérieure à celle de l’Atelier parisien et de deux fois celle des Carrières aux Baux-de-Provence.
À l’instar des autres espaces numériques créés par Culturespaces (qui a lancé depuis une filiale dédiée Culturespaces Digital ®), sur la base du procédé déposé AMIEX® (Art & Music Immersive Expérience), Les Bassins de Lumières proposent une expérience visuelle et sonore par la mise en scène féérique d’un défilé d’images numérisées des œuvres d’un artiste. En l’occurrence, l’exposition inaugurale de l’espace Bordelais reprend celle précédemment présentée à l’Atelier des Lumières sur Gustav Klimt. Une exposition sur Paul Klee est aussi proposée jusqu’en janvier 2021. Quatre expositions y sont prévues chaque année. 

Comme pour l’Atelier des Lumières, un studio de création a été créé pour développer des projets créatifs et artistiques. Un festival autour des arts émergents sera aussi proposé annuellement. Quel que soit le lieu d’exposition, celles-ci reposent toutes sur une même logique : un format long autour des œuvres d’un grand maître de la peinture (35 minutes) et un programme plus court de 10 minutes pour mettre en avant la création numérique contemporaine. À titre indicatif, environ un an de travail scénographique est nécessaire pour créer les formats longs d’expositions.
Pour donner vie à cette « cathédrale de lumière », il a fallu s’adapter au lieu et en enrichir l’approche immersive et esthétique. Des travaux de restauration et de réhabilitation ont donc été nécessaires tout en conservant « l’âme » de ce bâtiment (béton brut, acier, eau, pénombre…). Les espaces des bassins sont ainsi occultés par des bâches géantes de 15 mètres de haut pour servir de surfaces de projection. L’eau des 4 bassins (dont chacun mesure 100 mètres de long et 22 mètres de large) est, quant à elle, prise en compte dans les projections pour créer une expérience esthétique et féérique dans le respect de ce lieu « extraordinaire, par son histoire, sa configuration architecturale, ses usages » (Alain Juppé, ancien maire de Bordeaux). Enfin, une cinquantaine d’enceintes et 98 vidéoprojecteurs reliés par 120 km de fibre optique sont répartis sur l’ensemble de la base sous-marine pour projeter des milliers d’images numérisées d’œuvres d’art à 360 ° (présentation simultanée de 3 500 images par seconde). 
Le résultat selon Augustin de Cointet, directeur de Bassins de Lumières, contribue à ce qu’ « à l’œil nu on ne puisse pas savoir où s’arrête une image ni où commence la suivante. C’est toute la magie de la chose, et c’est ce qui donne ce principe d’immersion. On est sur quelque chose de très sensoriel ». Ouvert le 10 juin, après seulement 5 jours d’exploitation, les Bassins de Lumières enregistraient 12 000 visiteurs. En vitesse de croisière, l’objectif – hors contraintes sanitaires – sera de 350 000 à 400 000 visiteurs par an. 

Vue de l'expo Bassins de Lumières
Vue de l'expo Bassins de Lumières
Vue de l'expo Bassins de Lumières

Spectaculaire dans leurs dimensions et leur fréquentation, les Bassins de Lumières peuvent donc être un terrain particulièrement fertile pour s’interroger sur les ressorts liés à une telle expérience d’immersion :  

  • L’importance du lieu semble primordiale. Si le lieu est avant tout sélectionné sur des critères techniques (nécessaire pour favoriser de telles projections) et économiques (accueillir un flux conséquent de visiteur), la monumentalité des lieux sélectionnés par Culturespaces, l’ambiance de friches industrielles, lourdes d’un passé révolu, contribuent à créer une atmosphère spécifique.
  • La scénographie et l’aménagement technique, ingrédients essentiels pour une telle immersion. Si l’aménagement de la Base sous-marine a d’abord été réalisé pour accueillir dans de bonnes conditions des publics, ce fut aussi l’occasion de parfaire une scénographie qui favoriserait les effets de projection sur l’eau et les murs des Bassins. Le positionnement de vidéoprojecteurs et d’enceintes le long du parcours des visiteurs favorisent une immersion totale dans ce défilé de lumières sans aucune rupture possible. Si les technologies employées sont relativement innovantes (la technologie AMIEX ayant fait l’objet d’un dépôt à l’INPI), le procédé d’immersion à l’œuvre dans de tels espaces est finalement relativement ancien en s’inspirant de la tradition des panoramas, peintures projetées à 360° au XIXe siècle.
  • L’expérience avant tout. La saturation de l’environnement visuel et sonore du spectateur des Bassins de Lumières favorise son immersion avec « la sensation d’entrer dans un espace (…) qui se sépare du monde et [qui l’incite] à la faveur d’une participation plus corporelle dans l’expérience, permettant au spectateur de bouger librement dans l’espace à voir » (Alison Griffiths). Le spectaculaire de l’expérience est donc renforcé par la possibilité de se mouvoir librement dans cet espace pour ressentir des sensations et mobiliser son imaginaire dans un décor d’illusions.
  • L’absence d’œuvre (au sens classique du terme). À l’instar de l’Atelier des Lumières, les Bassins de Lumières se réclament de l’appellation « centre d’art numérique ». Espaces de divertissement, les Bassins sont donc aussi un lieu de création ancré dans des pratiques artistiques qui revendiquent le numérique comme medium d’expression depuis les années 60. Un studio de création et un festival annuel favoriseront l’hébergement et la mise en valeur de telles pratiques créatives immersives.

Dans le cas des Bassins de Lumières, le numérique transfigure les différents espaces dans lesquels il est projeté, d’autres usages peuvent favoriser des approches tout autant immersives bien que moins invasives en privilégiant un medium en particulier tel que le son. C’est le cas des Voyages sonores proposés à la Cité musicale de l’Abbaye de Saintes.

>J'ai testé pour vous... Bassins de Lumières

Il suffit de passer la porte d'entrée du premier bassin pour être totalement immergé dans une expérience visuelle et sonore féérique. La visite est libre et nous nous sommes arrêtés sur la passerelle juste après la porte d'entrée, happés par le défilé d'images projetées sur tous les murs qui nous entouraient. Le premier cycle d'exposition commence par des images contextualisant le lieu dans lequel on se trouve puis l'époque dans laquelle a vécu le peintre Gustav Klimt avant de plonger dans ses œuvres, le tout sur des grands airs de musique classique accentuant l'immersion totale dans cette expérience. L'imposante et froide architecture militaire de l'extérieur de la base disparait alors en un instant sous les couleurs vives de ces tableaux. Entre les bassins, de grandes ouvertures laissent entrevoir les murs des bassins suivants, eux aussi entièrement recouverts d'images ; donnant un effet de profondeur remarquable.

Pour ne pas en perdre une miette, par peur de louper un détail si nous changions de place, nous nous sommes remis en mouvement uniquement à la fin du premier cycle de l'exposition. C'est alors que nous avons découvert les différences entre les 4 bassins qui n'ont pas tous la même forme exacte et, même si c'est exactement la même exposition qui est projetée dans tous les bassins simultanément, le rendu est différent de l'un à l'autre. Nous avons ressenti une immersion plus marquée dans le deuxième, l'eau (dont le niveau est plus élevé que dans le premier bassin) reflétant les images projetées sur le moindre centimètre carré des murs autour.

Une fois l'exposition "Peindre la musique" de Paul Klee terminée, musicalement plus rythmée que la précédente, nous nous sommes dirigés vers "le Cube" dans le troisième bassin. Lorsque nous sommes rentrés dans cette structure, nous avons été saisis par le changement radical d'ambiance. Nous avons repéré un pouf de libre sur un des bords de la pièce et, une fois confortablement installés, nous avons découvert les deux œuvres vidéo d'artistes contemporains projetées sur les murs. L'expérience est hypnotisante, les formes s'enchainent sur les murs tout autour de nous au rythme de sons et musiques expérimentales. Le sentiment d'immersion est très fort, même si nous avons déploré le manque de projection au plafond.

La citerne immersive est le dernier espace que nous avons visité. Elle reprend les expositions de Klimt et Klee en nous en offrant encore une nouvelle perception puisque la surface de projection est incurvée (nous sommes dans un cylindre) et par conséquent la dimension des œuvres projetées et la mise en scène sont adaptées à cette pièce.

Nous avons quitté les bassins après plus d'une heure et demie de visite, émerveillés et stupéfaits par la diversité des points de vue qu'offrent les 6 espaces d'exposition. Comme après une séance une cinéma, il nous a fallu quelques minutes pour nous réhabituer à la lumière du jour et s'extraire de l'ambiance qui règne dans ce lieu, quelque peu sonnés.

 

 

ON A AIMÉ

  • Expérience immersive
  • Diversité des points de vue d'une même expo selon les bassins
  • Le Cube
  • Déambulation pendant la visite

 

ON A MOINS AIMÉ

  • Le manque de projection sur le plafond du Cube
Picto cœur

Notre coup de cœur : l'exposition Paul Klee vue dans le deuxième bassin

Mettre en récit les patrimoines d’un lieu : les Voyages sonores 3D® de l’Abbaye aux Dames de Saintes

Située sur la rive droite du fleuve Charente, l’Abbaye aux Dames, ancienne abbaye bénédictine, a été fondée en 1047. Au fil du temps, elle devient un des plus puissants monastères de femmes de tout le Sud-Ouest français (elle compte jusqu’à cent moniales à son apogée). À la Révolution, devenue prison, puis, caserne militaire jusqu’au début du XXe siècle, l’Eglise Sainte-Marie de l’abbatiale est rachetée par la municipalité en 1924 et rendue au culte en 1939.
Restaurés au cours des années 1970 et 1980, les bâtiments conventuels sont convertis en pôle culturel labellisés « Centre culturel de rencontres » et une partie des bâtiments est aménagée en conservatoire. L’abbaye est par la suite baptisée Cité musicale. Elle est à la fois un lieu patrimonial, un lieu de spectacle et de création musicale (le Festival international de Musique ancienne de Saintes y a été fondé en 1972), un lieu de spiritualité, d’hospitalité et de découvertes artistiques. C’est aussi un lieu de formation avec le programme Jeune Orchestre accueilli dans le cadre du Master « Recherche et pratiques d’ensemble » de l’université de Poitiers.

Abbayes aux dames
Enregistrement en son binaural
Voyages sonores de l'Abbaye aux dames

En 2014, un comité de pilotage composé de représentants du culte, du conservatoire, des commerces de proximité, du centre social, d’un bailleur social, de financeurs décide de définir le cadre du projet de valorisation de l’Abbaye. À partir de ce cadre, l’équipe de la Cité a lancé un appel à projets début 2015 pour lequel 10 propositions ont été recueillies. Un consortium composé de Narrative, d’un programmiste (Agence d’architecture Aubry et Guiguet) et de Modulo digital a donc été retenu. Différents projets ont été menés par ce consortium et enrichissent régulièrement un programme d’offres de médiation portant le nom de Musicaventure.
Les Voyages sonores ont été le premier projet déployé en 2016 afin de proposer de nouveaux parcours d’interprétation aux visiteurs de l’Abbaye aux Dames. Expérience sonore et immersive, Narrative a utilisé la technique du son binaural 3D pour réaliser tous les enregistrements de façon spatialisée dans les lieux de leur écoute. Ce type d’enregistrement reproduit au mieux l’écoute humaine : le visiteur peut identifier si un son vient de la gauche, de la droite, de derrière, d’en haut ou d’en bas.
Loin des audioguides traditionnels, le recours à cette technologie a été mis au service du récit et d’une narration expérientielle spatialisée pour découvrir différemment ce monument, son histoire, son lien avec la musique. 12 stations sont ainsi proposées aux visiteurs selon deux scenarii : 

  • le premier est sous la forme d’un récit initiatique, porté par la voix de la musique. Le visiteur écoute l’histoire de l’Abbaye, celle de la musique au fur et à mesure de sa déambulation. Les voix content, chuchotent et chantent ces histoires.
  • le second, voyage héroïque, lui fait revivre l’histoire des sons des lieux: des troubadours aux heurts des guerres en passant par le bonheur des concerts de la musique baroque à l’électro.

Suite à l’achat de son billet, le visiteur est mis en condition et accueilli sur le site. Il est ensuite convié à chausser un casque haute définition et un boîtier numérique pour un parcours d’1h à 1h15. Au fur et à mesure de sa déambulation, il découvre le site patrimonial dans une ambiance et un récit sonore spécifiques à chaque espace traversé en suivant une signalétique discrète. Chaque visiteur, en fonction de sa progression et de son positionnement, vit une expérience sensorielle, personnalisée et spécifique pour connecter son exploration de l’Abbaye à la musique dans un dialogue inédit avec le lieu : côté cour, côté jardin, dans les cellules des nonnes en passant par la salle capitulaire jusqu’au clocher. Le son peut provenir du haut du clocher, des jardins ou de la tribune de la nef… Sorte de réalité augmentée sonore, le son 3D spatialisé est ainsi un formidable compagnon de route, favorable à l’immersion et qui stimule les résonances intérieures à la découverte d’un lieu grandiose.
À la suite de la mise en œuvre des Voyages sonores, le nombre de visiteurs a doublé passant de 6 000 en 2015 à 12 000 en 2018 et à 25 000 aujourd’hui.

Une telle expérience d’immersion, très différente de celle proposée aux Bassins de Lumières, est particulièrement riche d’enseignements (pour compléter cette analyse, un entretien avec un projet en cours de développement à La Rochelle – Insitorium - est consultable à la suite de cette chronique et un entretien avec le directeur adjoint de l’Abbaye aux Dames sera aussi publié dans les prochaines semaines) : 

  • La nécessité d’un dialogue avec le lieu. Si, à l’instar des Bassins de Lumières, la déambulation est libre dans l’Abbaye aux Dames, le visiteur rentre en interaction étroite avec les lieux. Sa manière de visiter et son positionnement dans l’espace influent sur son expérience et les contenus auxquels il accède s’adaptent en résonnance à ses mouvements. Pour paraphraser une étude d’Eliseo Veron et Martine Levasseur réalisée en 1983 sur les comportements de visite, qu’il soit papillon, fourmi, poisson ou sauterelle, de par son parcours, le visiteur entretiendra d’autant plus une relation inédite avec le lieu et les récits qui lui sont proposés.
  • Le son au service de l’évocation, de l’imaginaire et de l’illusion. Cécile Cros, cofondatrice de Narrative, évoque, très justement à propos des Voyages sonores, que le son est « une manière formidable de stimuler l’imaginaire et de faire apparaître énormément d’invisible. Or, dans la culture et le patrimoine, on a souvent envie de raconter l’invisible et être capable de la raconter sans le voir est quelque chose de très fort ».
  • Le visiteur au centre de l’expérience. Pour Colette Dufresne-Tassé (docteure en psychologie et sociologie) qui s’est intéressée à la psychologie du visiteur dans l’espace muséal, l’expérience de l’immersion n’est pas que sensorielle ou physique, elle constitue aussi « un ensemble d’unités de sens produites par un visiteur face à un objet, ces unités engageant ses fonctionnements cognitifs, imaginaires et affectifs ». En d’autres termes, l’expérience de l’immersion peut favoriser un rapport sensible et intime propice à une appropriation plus fine du lieu et de son expérience de visite. Il y a quelques années, une étude passionnante avait été réalisée sur les impacts émotionnels d’une visite à l’aide d’une tablette au Palais des Beaux-arts de Lille. Une telle étude serait tout aussi riche pour un tel dispositif.

Pour démontrer la pluralité d’approches de l’immersion, cet article a fait le choix de comparer deux projets. Le premier fait du lieu un écran de projection, le deuxième privilégie une approche plus intimiste et interactive de la relation des publics à ce bâtiment. L’un privilégie le multisensoriel, l’autre, se concentre sur l’auditif uniquement. Ces deux projets recourent à l’illusion mais, l’un à des fins esthétiques et de divertissements, l’autre à des fins de valorisation patrimoniale tant matérielle qu’immatérielle. Sans mettre dos à dos ces deux exemples, chacun sert une ambition différente où la place des publics et où les médiations à envisager mériteraient d’être analysées encore plus finement.

Antoine ROLAND

Julia Suero, artiste Insitorium
Photo Jeanne Soccorsi

>L'Entretien avec Julia Suero, artiste sur le projet Insitorium, et Jeanne Soccorsi, coordinatrice du projet.
 

Julia, en quelques mots, pouvez-vous présenter votre parcours ?

Je fais de la musique depuis ma toute petite enfance (piano). Adolescente j’ai découvert l’enregistrement en bande cassette et c’est là que j’ai trouvé le goût pour la création. J’ai fait des études en musicothérapie (à Buenos-Aires), puis en musicologie (en France). Je me suis insérée petit à petit dans le milieu artistique à travers des interventions pédagogiques et des créations sonores pour spectacle (cirque, théâtre, danse) ou installations plastiques. Le travail en collaboration avec d’autres artistes ou en équipe avec des développeurs m’intéresse particulièrement lorsqu’il permet de repenser la propre démarche artistique, de visiter des terrains inconnus à la frontière du propre langage.

Jeanne, pouvez-vous nous parler du concept du parcours sonore Insitorium ?

Insitorium se veut faire le lien entre un patrimoine précieux et l’innovation technologique pour mieux le mettre en valeur. Matérialisé sous la forme d’un casque, Insitorium est un dispositif sonore immersif mobile avec géolocalisation dynamique. Il permet une découverte de la ville et son patrimoine à travers un parcours urbain dans un univers sonore en 3D, où les contenus évoluent au fur et à mesure des déplacements de l’utilisateur.

D’une part, Insitorium développe une technologie unique qui permet de déterminer la localisation avec une précision centimétrique, mais aussi de déterminer l’orientation dans laquelle se déplace l’utilisateur. D’autre part, le projet Insitorium se propose de créer et scénariser des contenus sonores à la rencontre entre les arts et l’histoire.

Ce projet questionne la place de l’utilisateur dans l’espace public et son rapport au patrimoine par une expérience d’intériorisation qui met l’ouïe (à travers une proposition artistique) au service de la vue (le patrimoine environnant). Ce jeu paradoxal entre l'intérieur et l'extérieur mais aussi le matériel et l'immatériel offre à l’utilisateur de repenser son regard sur l’espace public et ses aménagements : Quelle place joue le patrimoine dans notre quotidien ? Quel regard portons-nous sur celui-ci ? Comment il nous constitue en tant qu’individus et société ? Quelle est son histoire ?

Aussi, artistiquement parlant, Insitorium est le voyage d’un rêve, d’un monde invisible qui existe dans l’air et que nous ne pouvons percevoir que par l'ouïe. Dans ce monde dématérialisé, nous sommes entourés de sons, de voix, de bruits qui donnent un autre sens au regard. Ils viennent de gauche, de droite, du centre, de l’arrière. Comme les voitures qui circulent, comme les gens qui marchent dans toutes les directions, ou encore comme le vent qui souffle dans 4 directions, Insitorium se projette dans cet espace invisible chargé de directions sonores, de courbes sonores, de limites, de textures, de sens vivant et organique uniquement sonore.

Quelle est l’expérience globale que vous proposez aux visiteurs ?

Nous proposons un parcours sonore immersif où le visiteur traverse des zones d’écoute avec des appuis narratifs et artistiques. Nous les appelons des sphères narratives et des sphères artistiques. Elles sont distinctes dans le parcours : à travers ces deux « lectures » complémentaires de l’espace urbain, nous prétendons que le visiteur puisse entamer un dialogue sensible avec son environnement à la fois par l’imaginaire artistique et par ce que la ville nous donne à voir dans son patrimoine matériel.

L’utilisateur est guidé tout au long du parcours par une voix intérieure qui lui suggère des directions à travers le parcours. Cette voix n’est pas celle d'un guide traditionnel mais l'interprétation d’une intériorité. La particularité du parcours est que le son est en écoute binaurale. Cela signifie que le visiteur est mené de manière intuitive à chercher la localisation des sons dans l’espace.

Jeanne Soccorsi

Quel parcours allez-vous proposer ?

L'expérience Insitorium c’est avant tout un exercice de découverte et de curiosité. Le parcours a été conçu dans le quartier du Gabut parce qu’il offre un point de vue privilégié sur le patrimoine rochelais. De cet ancien bastion, les monuments emblématiques rochelais sont visibles. Il offre un angle ouvert sur le vieux port, la tour Saint-Nicolas, la tour de la Chaîne, le tour de la Lanterne, La Coursive et la Grosse Horloge. Ce quartier s’est avéré un point stratégique à différentes périodes historiques.

Aussi, pour l’aspect technique, les technologies de géolocalisation utilisées nécessitent des espaces extérieurs ouverts pour être fonctionnelles.

Jeanne Soccorsi

Comment est pensé la mise en récit ?

Le processus de mise en récit et la composition des ambiances sonores sont interdépendants. Le parti pris artistique influence le processus d’écriture de la même manière que les narrations stimulent la créativité de l’artiste. Cette mise en récit prend en compte les possibilités que permettent la technologie : elle doit être conditionnée par le format de l'expérience.

Jeanne Soccorsi

Quelle démarche artistique avez-vous adoptée ?

Le plus important a été pour moi de déployer un raisonnement uniquement sonore du parcours, sans appui visuel. Il ne s’agissait pas de traduire « ce que l’on voit » par le son, mais bien d’imaginer et de pouvoir se plonger dans le son lui-même. Donner à voir par le son. Dans certaines zones délimitées du parcours je me suis interrogée sur ce à quoi cet endroit me faisait penser (une image, une sensation, un mouvement). L’observation du détail de certaines choses a été un point de départ que j’ai ensuite cherché à entendre. Cela s’est avéré le début du travail d’écriture sonore que j’ai par la suite approfondi en prenant en compte les possibilités que la technologie nous offre. Ces possibilités déterminent la spatialisation du son et la manière dont la composition sonore peut rendre compte de l’espace parcouru. De manière générale le processus de composition se déploie dans un va-et-vient entre forme spatiale proposée et contenu sonore artistique inspiré par le regard du détail visuel.

Julia Suero

Comment s’articule cette démarche artistique avec les autres contributeurs du projet ?

D’abord nous avons effectué des recherches historiques sur La Rochelle (rencontre avec un historien, Jean-Louis Mahé, lectures, archives). Ces étapes de recherche nous ont permis de comprendre les différents usages des lieux patrimoniaux et de découvrir des anecdotes vécues en ces lieux. L’anecdote vue comme un détail permet de faire un zoom dans l’histoire, de rentrer dans ce qu’elle a de plus vivant et ainsi de s’ouvrir à un nouvel imaginaire. Ensuite, nous avons fait appel à une metteuse en scène, Léa Dant, dont le travail s’est portée sur l’intimité de l’être. Elle s’est imprégnée du projet et de la volonté de dévoiler une histoire à travers des personnages dans une démarche intime et poétique. Avec les recherches que Jeanne Soccorsi et moi-même avions faites, elle a réalisé l’écriture des différentes zones de narrations du parcours. Pour le Vieux-Port de La Rochelle elle a choisi la voix d’Aliénor d’Aquitaine, pour la Grosse Horloge elle a personnifié le monument par un discours à la première personne, etc.

L’articulation avec Serious Frames a été présente dès le début. Il s’agissait de comprendre toutes les possibilités que permet la technologie développée. Sur le plan de l’écriture sonore, ces connaissances techniques étaient indispensables dès le début du processus : ce que l’application permet a façonné une méthodologie de travail qui a dû s’adapter aux exigences technologiques.

Julia Suero

Quelles sont les prochaines étapes ?

Cette première année de projet s’est concentrée sur le prototypage du dispositif. La présentation du dispositif permettra au projet de recueillir les premières expériences des utilisateurs. Cette phase de présentation est essentielle dans la phase de prototypage, elle permet d’évaluer si l'expérience vécue est en accord avec la proposition imaginée et ainsi d'approfondir la démarche, de l’ajuster et d’améliorer le dispositif pour que l’immersion soit vécue pleinement.
Malheureusement la crise sanitaire a retardé le développement du projet, toutefois son lancement aura lieu courant octobre.

Jeanne Soccorsi

Comment allez-vous animer et évaluer le lancement de votre prototype ?

Un travail de médiation avant et après l’expérience sera effectué afin de donner les informations nécessaires à l’utilisateur. La médiation autour du dispositif vise à informer l’utilisateur des limites géographiques de l'expérience pour lui permettre de se livrer à de curieuses déambulations, laissant place à la découverte, sans l’influencer. L’expérience varie d’un utilisateur à l’autre (différentes déambulations, modes d’écoute, disponibilité individuelle, volonté d’explorer, etc.). Par la médiation au départ nous souhaitons tout simplement donner quelques éléments clés afin d’aider l’utilisateur à se rendre disponible à l’expérience. La médiation effectuée a l’issue de l'expérience prendra la forme d’entretiens. Des questions ciblées sur des thématiques anticipées, telles que le temps passé dans l'expérience, le ressenti global ou encore la perception de la diffusion binaurale, nous fourniront des indicateurs concrets. Les adaptations et modifications apportées au dispositif détermineront le lancement du dispositif.

Jeanne Soccorsi

Crédits

Rédaction de l'article et L'entretien : Antoine Roland, {CORRESPONDANCES DIGITALES]
J'ai testé pour vous : service Numérique culturel de la Région Nouvelle-Aquitaine
Photos et illustrations :
- Photo de Une : ©Région Nouvelle-Aquitaine
- Extérieur Base sous-marine de Bordeaux : ©Région Nouvelle-Aquitaine
- Plan de la Base sous-marine : ©Ville de Bordeaux
- Visuel des expositions Bassins de Lumières : ©Gianfranco Iannuzzi
- Vidéo Bassins de Lumières : ©Culturespaces Digital, Youtube
- Extérieur Abbaye aux Dames : Myrabella, Wikimedia commons
- Vidéo Les Voyages sonores : ©Abbaye aux Dames, la cité musicale, Youtube
- Photo Les Voyages sonores : ©Sebastien-Laval, Abbaye aux Dames, la cité musicale

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