Le numérique peut-il contribuer à l’éducation et à la participation des publics ?

Découvrez la sixième et dernière Chronique estivale Patrimoine et numérique.

Cet été, le service Numérique culturel de la Région Nouvelle-Aquitaine, en association avec {CORRESPONDANCES DIGITALES], a proposé un ensemble de chroniques sur les usages innovants des sites patrimoniaux néo-aquitains. Au fil de ces publications, vous avez pu explorer les apports et limites du numérique tant du point de vue des publics que des pratiques professionnelles : contributions du numérique dans l’accueil, l’interactivité, l’éducation, la participation des publics et ce qu’il permet en termes de reconstitution, de restitution d’impressions et de mise en récit du patrimoine.

Visuel Chronique #6

Cette chronique propose de mettre en avant différentes initiatives éducatives favorisant la participation des publics. Chacune de ces initiatives accorde une place différente au numérique pour enclencher les logiques participatives dont elles font la promotion. Pour illustrer ces différentes visions de la participation des publics, nous verrons dans quelles mesures :

En fin de chronique, découvrez également l'Entretien avec Jessica de Bideran, ingénieur de recherche à l'Université Bordeaux Montaigne.

Le développement de ressources pédagogiques et éducatives dans une logique de réseau : l'exemple d'Alienor.org

Lancé en 1994, le réseau Alienor.org - Conseil des musées fédère à ce jour près d'une cinquantaine de musées répartis sur tout le territoire de la région Nouvelle-Aquitaine. Dans une démarche collaborative, le réseau accompagne les musées de la région dans la numérisation, l’inventoriat, la localisation et la valorisation de leurs collections (voir la chronique #1 présentant le Musée 3D).

Lors de la création de la nouvelle entité régionale en 2016, le réseau Alienor.org s’est rapproché de la DRAC, l’université de la Rochelle, du réseau Canopé, de l'association ARIA et de Cap Sciences. Dans une logique de co-construction, ce rapprochement œuvre à développer de nombreuses ressources pédagogiques et éducatives à destination des enseignants et des jeunes en temps et hors temps scolaires telles que :

 

  • Le portail Découverte des musées. Créé en 1999, ce portail met en avant l’actualité des 52 musées du réseau : expositions permanentes et temporaires, évènements (colloques, conférences, concerts, etc.), animations et programmes d'activités pédagogiques, etc. À destination de tous les publics, le portail recense un ensemble d’activités et d’animations culturelles pour les associations et les enseignants.
Capture écran site Alienor.org
  • Les expositions virtuelles. Initiées en 1997, environ 200 expositions virtuelles sont désormais accessibles. Les enseignants y disposent de toute une gamme de sujets en lien avec les programmes scolaires. Des ressources additionnelles sont aussi mises en avant à travers une Revue dédiée : fiche objet issues des collections, mise en avant des coulisses des musées, etc.
Capture écran d'une exposition virtuelle sur Alienor.org
  • Des propositions de parcours de visite. Des parcours autour de l’art roman sont ainsi proposés en Charente, Vienne ou en Deux-Sèvres.
Capture écran parcours art roman Alienor.org
  • Un prototype de mallette de médiation est aussi en cours de conception. Cette mallette sera composée de ressources et outils numériques pour les élèves et enseignants de cycle 3 (CM1, CM2, 6e). Elle aura pour but d’accompagner le développement de connaissances en lien avec les programmes scolaires. Une expérimentation a d’abord eu lieu au musée d’Angoulême en décembre 2018. Une fois finalisée, la mallette pourra être proposée gratuitement à l’ensemble des Musées de France de la Nouvelle-Aquitaine. Chaque musée pourra adapter sa mallette à ses propres composantes.
Visuel du prototype de la malette pédagogique Alienor.org

Quelques enseignements peuvent être tirés de cette expérience :

  • La nécessité de développer une logique de réseau avec des partenariats complémentaires. Aliénor.org fédère 52 musées sur les quelques 110 Musées de France présents en Nouvelle-Aquitaine. Le réseau doit donc nouer de nouveaux partenariats pour s’étendre à d’autres membres. Par ailleurs, il doit s’enrichir de compétences et de savoir-faire multiples et régulièrement actualisés. C’est la démarche qu’adopte Alienor.org depuis quelques années en se rapprochant des ateliers du Réseau Canopé pour affiner la pédagogie et la logique de co-construction inhérentes à ses productions numériques, du laboratoire L3i et de l’IUT de la Rochelle pour leur maîtrise des technologies et des méthodologies de développements informatiques ou de Cap Sciences pour leur connaissance des jeunes publics et des leviers liés à la gamification.
  • Les ressources publiées par le réseau doivent faire l’objet d’une appropriation et d’une valorisation par les différents partenaires auprès de leurs réseaux respectifs. En s’associant avec le Réseau Canopé pour l’expérimentation de la mallette pédagogique, Alienor.org bénéficie d’un formidable levier, via les ateliers départementaux de ce réseau, pour diffuser cette offre et assurer les formations en amont pour les enseignants.
  • Les collaborations mises en œuvre pour développer des ressources numériques peuvent favoriser la mobilisation et la participation d’une multiplicité de publics : enseignants, chercheurs, étudiants… À titre d’exemple, en 2018 et en 2019 des étudiants de l’I.U.T de la Rochelle ont créé une association, Innov’Cultures. Cette association a organisé deux marathons créatifs, intitulés Museo Student, au Musée du Nouveau Monde de La Rochelle et au Musée Sainte-Croix de Poitiers. Ces marathons, inspirés de Museomix ont vocation dans un temps très court (une journée) de mettre en œuvre de nouvelles idées de projets numériques (sous la forme de prototypes). Ces prototypes sont autant de nouvelles idées à déployer pour nourrir le réseau des musées de la région.

 

La façon dont Alienor.org étoffe et maille son réseau favorise une participation accrue de ses membres et partenaires dans une logique de synergies vertueuses. À l’instar de ce réseau, d’autres projets pédagogiques ont été lancés pour favoriser la participation et la contribution des élèves et de leurs enseignants. C’est le cas du projet collaboratif Enquête sur le patrimoine médiéval !

Le développement de ressources éducatives par la participation : l’exemple d'Enquête sur le patrimoine médiéval !

Initié en 2015 par Cap Sciences, Centre de Culture Scientifique, Technique & Industrielle (CCSTI) à Bordeaux en lien avec la DRAC Nouvelle-Aquitaine et la DAAC du Rectorat, le projet Enquête sur le patrimoine médiéval ! (anciennement intitulé Cathédrale numérique) est destiné aux élèves et aux enseignants du second degré. Il a pour objectif, durant l’année scolaire, de les accompagner dans la découverte du patrimoine médiéval de la région et des différents métiers liés à sa restauration. Cette découverte des monuments s’appuie, notamment, sur les dossiers de restauration numérisés des cathédrales d’Aquitaine telles que St-Jean-Baptiste d’Aire-sur-Adour et Saint-Caprais d’Agen (seules cathédrales d’Aquitaine dont les programmes de restauration sont à ce jour terminés). Ce corpus documentaire a été depuis étendu à d’autres monuments civils et religieux de la région et a l’ambition d’être enrichi par les contributions des élèves dans le cadre d’un projet pédagogique dont Cap Sciences est la clé de voûte : il œuvre ainsi à la formation des enseignants et accompagne des ateliers d’écriture web pour les élèves.

 

Capture écran Enquête sur le patrimoine médiéval
Capture écran onglet dialoguer de la plateforme du projet
Capture écran possibilité d'éditions sur la plateforme du projet

Dans une logique d’approche de type MédiaLab, ce projet, dans ses différentes étapes, participe au développement des compétences transversales des élèves : travail en équipe, méthodologie de recherche et de recueil d’informations, création et mise en ligne de contenus.

Lors d’une première étape, les enseignants et élèves sont invités à mener une véritable démarche d’investigation pour collecter une diversité de données : recherche documentaire, visites de lieux, rencontre avec des professionnels du patrimoine (restaurateurs, conservateurs, archivistes…) et des partenaires culturels locaux, etc.
Lors d’une deuxième étape, les élèves sont ensuite conviés à participer à des ateliers d’écriture et de créativité numérique avec le rédacteur en chef de Cap Sciences. Un ensemble d’outils leur sont proposés pour créer des cartes narratives à l’aide de StoryMap ou concevoir des images interactives à l’aide de Thinglink.

Enfin, à la suite de ces ateliers, ils peuvent publier le résultat de leurs investigations sur la plateforme numérique collaborative du projet sous différents formats : textes, photos, captations sonores ou vidéos.

 

Ce projet permet d’illustrer :

  • La diversité des connaissances et savoirs mobilisables (tant matériels qu’immatériels) dans le cadre d’un projet patrimonial. Comme le souligne Patrick Fraysse et Jessica de Bideran dans un article sur le projet Cathédrales numériques, les cathédrales, à l’instar d’autres monuments médiévaux, sont devenues l’objet de nombreuses études depuis le XIXe siècle. À des fins pédagogiques, parmi ces études, ce sont principalement des images et documents succincts qui peuvent être vraiment sélectionnés. Ce corpus, relativement modeste, réunit ainsi une cinquantaine de documents techniques et iconographiques/détails de budgets, plans, coupes et élévations, prises de vue photographiques, etc. À cela s’ajoutent aussi toutes les connaissances acquises par l’observation et l’échange avec des professionnels du domaine pour saisir de façon plus vivante, les savoir-faire contribuant à la préservation et à la restauration d’un tel patrimoine.
  • La richesse des compétences à mobiliser dans le cadre d’un projet pédagogique. Au-delà de la découverte de la richesse patrimoniale de leurs régions, à travers ce projet, les élèves acquièrent un corpus de compétences professionnalisantes en termes de recherches documentaires, de rédaction et d’édition web. Bien que considérés comme « digital natives », les jeunes de 15-20 ans ne sont pas épargnés par la fracture numérique. En 2019, l’INSEE comptabilisait 15 % des personnes de 15 ans ou plus qui n’ont pas utilisé Internet au cours de l’année. Par ailleurs, si ces jeunes ont un usage du numérique à des fins récréatives, il reste peu maîtrisé à des fins professionnelles.
  • La nécessité de proposer une expérience numérique fonctionnelle et ergonomique. Un rapport publié en novembre 2018 sous la coordination de Karel Soumagnac (ESPE Aquitaine) pour la DRAC Nouvelle-Aquitaine relève différentes difficultés dans l’usage de la plateforme collaborative. Les élèves semblent « noyés » dans l’ensemble de la documentation. Par ailleurs, bien que remaniée en 2016-2017, la structuration du site web leur est complexe à appréhender et nombreux sont les problèmes techniques auxquels sont confrontés élèves et enseignants (une nouvelle version a été déployée en 2018-2019).
  • L’importance d’accompagner les enseignants (aussi) dans leurs démarches patrimoniales. Si le projet fait la part belle à l’implication active des élèves dans la création et la publication de ressources sur le web, la démarche d’investigation, bien que plébiscitée par les enseignants, reste particulièrement exigeante. En effet, elle nécessite de la part des enseignants une bonne appréhension du corpus documentaire qui leur est proposé, une bonne connaissance du patrimoine de proximité et des professionnels qui œuvrent à sa restauration. Cette exigence limite ainsi le nombre de classes inscrites aux enseignants déjà très impliqués localement. Les autres enseignants semblent plus démunis face à la démarche qui leur est demandée d’appliquer : absence de tutoriels ou de scénarios d’usages, corpus très restreint… Le désir de la DRAC Nouvelle-Aquitaine de s’impliquer plus avant auprès de Cap Sciences pourrait permettre de contrer certaines de ces difficultés.

Quel que soit le projet, le dispositif d’animation et de relai en local est donc essentiel pour en faciliter l’appropriation par les enseignants et les élèves. Cette nécessité a notamment été anticipée dans le cadre du projet transmédiatique des Voies d’Aliénor.

Favoriser la participation dans une logique transmédiatique : l’exemple du projet des Voies d’Aliénor

Depuis le 1er janvier 2016, l’Aquitaine, le Limousin et le Poitou-Charentes sont réunis au sein de la Région Nouvelle-Aquitaine. Riche d’un fort potentiel touristique et d’une diversité patrimoniale, cette nouvelle entité territoriale devient ainsi la deuxième région la plus visitée par les Français. Pour donner du sens à cette union, creuser un sillon historique commun semble donc essentiel. Or, la figure d’Aliénor d’Aquitaine, de par ces différentes pérégrinations, est susceptible d’incarner cette identité culturelle fédératrice. Un excellent article publié dans la Revue Interrogations sur le projet des Voies d’Aliénor revient sur cette dynamique de construction.

Développé dans le cadre du programme de recherche-action MediaNum, le projet transmédiatique Les Voies d’Aliénor, s’inscrit donc dans cette volonté de mise en récit du patrimoine. Lancé en 2015, il associe une équipe pluridisciplinaire d’enseignantes chercheures de l’Université Bordeaux Montaigne et des acteurs institutionnels (Région Nouvelle-Aquitaine, Drac Nouvelle-Aquitaine et Rectorat de Bordeaux). Il est proposé depuis la rentrée 2017-2018 à des jeunes collégiens et lycéens entre 12 et 18 ans dans le cadre de leurs Parcours Educatifs Artistiques et Culturels (soit une dizaine de classes en 2018).

Les Voies d’Aliénor sont donc composées d’un récit biographique accessible sous la forme d’un carnet de voyages. Véritable fil narratif où chaque étape de la vie d’Aliénor relie une diversité de lieux patrimoniaux situés en Nouvelle-Aquitaine : son enfance au palais de Poitiers, son mariage à Bordeaux, sa captivité entre Blaye et l’Angleterre et la fin de sa vie (avec l’évocation de la mort de son fils Richard près de la forteresse limousine de Châlus et sa longue chevauchée dans toute la région).

Dans le respect des principes du Transmedia Storytelling, qui consiste à raconter une histoire cohérente éclatée sur plusieurs plateformes médiatiques, ce récit se décline sur une pluralité de supports.

Un site internet, évolutif et contributif, qui recense un ensemble de ressources pédagogiques et patrimoniales : manuscrits, enluminures, fiches pédagogiques, cartographie de sites médiévaux néo-aquitains…

Capture écran site Les Voies Aliénor

Pour compléter ce site, une page Facebook, des playlists Youtube, un blog, des podcasts sur soundcloud, un compte Instagram et une application mobile (plus disponible à ce jour) permettent d’accéder à d’autres récits et ressources complémentaires.

Enfin, un kit de bienvenue (non numérique) met à la disposition des publics scolaires une carte de la Nouvelle-Aquitaine, un arbre généalogique et un set de cartes représentant les personnages marquants du destin d’Aliénor. Un spectacle a même été intégré à ce projet : Le Testament d’Aliénor (Katy Bernard, co-auteure du spectacle, fait partie de l’équipe projet).

 

Visuel application Les Voies d'Aliénor

Pour favoriser l’interactivité, comme l’indique Jessica de Bideran dans son entretien, certains passages de la vie d’Aliénor sont laissés « en construction ». Les élèves dont les classes sont inscrites pour participer au projet sont alors invités à s’approprier les ressources du site web (bibliothèques numériques, sites et musées à visiter, etc.) et à réaliser un ensemble de recherches et de visites patrimoniales complémentaires. Dans une logique de « braconnage culturel », ils sont ensuite conviés à restituer leurs expériences dans un espace dédié du site. Cet espace « Carnets de voyages » accueille ainsi leurs témoignages sous formes de blogs, de jeux, de bande-dessinée, d’applications de visites, etc.  Ils peuvent y enrichir la biographie de certains personnages historiques, associer d’autres sites et monuments à ceux déjà listés sur le site web, raconter des épisodes de la vie d’Aliénor non renseignés à ce jour, etc.
Initialement expérimenté auprès d’un public de collégiens et lycéens, le projet trouve désormais un écho plus large auprès des férus du Moyen Âge et des institutions culturelles (telles que le Musée d’Aquitaine, le Musée de Cluny – Musée national du Moyen Âge ou le Centre des monuments nationaux) qui relayent régulièrement les productions produites par les élèves.

    Sur la base d’un article publié par une enseignante-documentaliste en décembre 2018 sur le site de MediaNum, différents ressorts ludiques et interactifs auxquels recourt le projet Les Voies d’Aliénor peuvent être intéressants à analyser pour décrypter un tel projet transmédiatique :

    • L’importance du récit pour tisser un fil narratif solide et cohérent. Chaque contenu dans les Voies d’Aliénor a une existence propre (cartes, personnages, éléments patrimoniaux) mais la somme de ces parties en fait un tout cohérent. Sorte de puzzle narratif où le jeu favorise la recherche, la découverte mais aussi l’appropriation de pièces manquantes. Dans un tel projet, le choix des médias, en adéquation avec les pratiques des publics ciblés, est donc particulièrement déterminant. Chaque année, l’architecture médiatique des Voies d’Aliénor s’enrichit de nouveaux médias développés par l’équipe projet, mais aussi, par les publics scolaires eux-mêmes.
    • La création d’un univers dédié pour créer un terrain de jeu. Dans un ouvrage publié par l’Ocim sur la place du ludique dans l’espace muséal, Daniel Jacobi rappelle que le jeu se caractérise par son 2eme degré. Sorte de fiction « réelle », il doit transporter le joueur dans un univers spatio-temporel fictionnel. Dans Les Voies d’Aliénor, cet univers est reconstitué par le récit initiatique de l’héroïne, les espaces qu’elle traverse, les personnages qu’elle rencontre. Pour s’adapter aux codes de lecture des jeunes publics, ces différents personnages sont recréés en suivant les codes graphiques de la bande-dessinée. L’importance de l’univers graphique et narratif pour emporter l’adhésion des publics auxquels s’adresse ce projet est d’ailleurs souligné par Jessica de Bideran dans son entretien.
    • La multiplicité des points de vue pour personnaliser l’approche. La diversité des personnages que croisent Aliénor au fur et à mesure de ces pérégrinations contribuent à favoriser une lecture riche d’une multitude d’optiques et de combinaisons propices au jeu et à l’interprétation personnelle.
    • Quelle place donner à la participation ? Daniel Jacobi, dans l’ouvrage de l’Ocim précédemment évoqué, rappelle que le jeu ne peut se conduire qu’à partir du moment où le joueur s’en est approprié les règles. Dans le cadre des Voies d’Aliénor, l’inscription des enseignants au projet vaut consentement tacite et collectif des règles du jeu par leurs élèves (initialement captifs, ils peuvent aussi se retrouver pris par le jeu). Ces règles se renégocient au fur et à mesure de l’avancée des projets pédagogiques grâce au dialogue et aux interactions régulières entre élèves, entre classes, entre enseignants, entre partenaires de proximité et en lien avec l’équipe projet. Pour conserver une cohérence d’ensemble, un tel projet semble donc nécessiter une politique d’animation particulièrement volontariste.
    Visuel carte du kit de bienvenue Voies d'Aliénor
    Carte personnage Voies d'Aliénor
    Photo Jessica de Bidéran

    >L'Entretien avec Jessica de Bideran, ingénieur de recherche à l'Université Bordeaux Montaigne
     

    En quelques mots, pouvez-vous présenter votre parcours ? Quel est votre rôle dans le projet Les Voies d’Aliénor ?

    Après une formation en Histoire de l’Art, j’ai eu l’occasion, en 2005, d’intégrer une agence spécialisée dans la production d’outils muséographiques exploitant plus particulièrement les techniques issues de la réalité virtuelle. Cette expérience en tant que cheffe de projet m’a amenée à réfléchir sur les enjeux informationnels (avec quelles traces du passé travaillons-nous ?) et communicationnels (que racontent ces outils aux publics ?) qui accompagnent l’élaboration de ces dispositifs et j’ai donc entamé une recherche doctorale à l’Université Bordeaux Montaigne que j’ai soutenue en 2012. Depuis, je poursuis mes recherches en participant à différents programmes qui s’intéressent à la numérisation des patrimoines et à leur valorisation numérique.

    J’ai rejoint l’équipe MédiaNum en 2016, lors de la phase de conception de l’expérimentation qui devait nous permettre d’interroger la pertinence du transmedia storytelling pour valoriser le patrimoine. À partir des différentes réflexions théoriques et matériaux de recherche constitués par l’équipe dirigée par Mélanie Bourdaa, j’ai accompagné le développement de ce projet en orientant sa conception vers des questions telles que celles des publics cibles, des relais sur le terrain, des partenariats et, bien sûr, des enjeux culturels.

    Quelle est la genèse du projet Les Voies d’Aliénor ?

    Ce projet est donc né dans le cadre d’un programme de recherche-action. Cette dimension scientifique n’est pas anecdotique : il s’agissait en effet de développer une méthodologie s’appuyant sur la mise en œuvre d’une expérience afin de vérifier les hypothèses avancées suite aux réflexions théoriques et entretiens réalisés durant la première année de travail. C’est en testant sur le terrain ces hypothèses, telles que l’importance de la narration et de l’univers graphique pour susciter l’intérêt et la curiosité des publics, que nous pouvons aujourd’hui formaliser une série de constats applicables à l’adaptation de ces pratiques communicationnelles dans un contexte de médiation culturelle. Un ouvrage, sous forme de retours d’expériences et de boîte à outils à destination des professionnels de la culture est d’ailleurs en cours de publication…

    Il faut aussi souligner que ce programme, financé par la Région Nouvelle-Aquitaine, a pu se concrétiser dans une action précise grâce au soutien de la Drac Nouvelle-Aquitaine et de la Délégation académique aux arts et à la culture (Daac) du Rectorat de Bordeaux qui nous ont accompagnées pour faire de ce projet une action d’Éducation artistique et culturelle (EAC) à destination des enseignants et des élèves du territoire.

    Quels sont les fonds documentaires que vous avez mobilisés et les ressources que vous avez créées pour animer ce projet transmédiatique ?

    Nous ne sommes pas une institution culturelle et nous n’avons donc pas de fonds documentaires ou de collection à valoriser… La question est donc inversée : à qui souhaite-t-on s’adresser et à partir de là, sur quelles ressources se baser ? Notre objectif premier était de nous adresser aux néo-aquitains en leur proposant des dispositifs communicationnels leur permettant de se reconnaître dans cette nouvelle entité administrative mais aussi culturelle. Or, la figure historique d’Aliénor d’Aquitaine peut, selon nous, incarner une sorte de mythe mobilisateur pour la Nouvelle-Aquitaine dont les contours reprennent peu ou prou le tracé de son duché.

    C’est à partir de cette réflexion que nous avons structuré le projet : parler d’Aliénor, c’est aussi évoquer l’héritage médiéval du territoire et donc offrir diverses possibilités de découverte du patrimoine local. Des chercheurs spécialistes du patrimoine médiéval de la région et d’Aliénor ont été sollicités pour construire un scénario solide. Le contexte d’exploitation ayant par ailleurs été déterminé par le partenariat avec la Drac et le Rectorat, nous avons intégré à l’équipe une enseignante du secondaire qui a traduit ces attentes en une série de propositions pédagogiques utilisables en autonomie par des enseignants dans le cadre de l’EAC.

    L’idée est donc d’amener les publics scolaires à se rendre sur Les Voies d’Aliénor en consultant des supports médiatiques en classe (des cartes personnages, des podcasts, des vidéos sur des moments de sa vie, etc.) mais aussi en se déplaçant sur des sites de proximité à partir, par exemple, d’une cartographie qui s’enrichit progressivement. L’ensemble de ces médias sont centralisés grâce au site Internet qui renvoie également vers des ressources externes, à l’image des expositions virtuelles de la BnF, et qui propose ainsi une histoire fragmentée qui se déploie sur différents supports médiatiques, selon le principe du transmedia storytelling.

    Quels ont été les enjeux liés à la conception de ce projet ?

    L’enjeu principal pour nous est l’engagement des publics. Le transmedia storytelling repose en effet sur leur participation, posture fondamentale pour développer un univers narratif commun qui circule dans l’espace public et se dissémine. Une narration transmédiatique se doit donc de laisser des béances narratives, des espaces vides dans lesquelles les publics peuvent s’engouffrer et proposer des contenus afin d’enrichir le récit et l’univers premiers. D’un point de vue pratique, il s’agit ici que les enseignants et leurs élèves s’emparent des contenus – l’histoire d’Aliénor et son ancrage sur le territoire – et des outils proposés – les différents supports médiatiques – pour construire, lors de séances pédagogiques, de nouvelles ressources qui sont ensuite intégrées au dispositif global via les « carnets de voyage » (les blogs des classes) accueillis sur le site Internet. Certaines classes ont par exemple produit une visite mobile de Bordeaux en Occitan médiéval ou des profils des différents protagonistes sur les réseaux sociaux numériques, autant de propositions d’appropriation qui sont ensuite incorporées à l’histoire.

    Comment l’équipe du projet anime de façon participative Les Voies d’Aliénor ? Quels réseaux d’acteurs territoriaux sont mobilisés pour relayer et s’approprier ce projet ?

    Notre cœur de métier n’est évidemment pas l’animation culturelle ; cet aspect du projet, essentiel pour que celui-ci s’ancre dans des pratiques effectives, a donc été co-construit avec des acteurs du territoire. Au-delà du partenariat avec la Drac et le Rectorat qui permet de relayer le dispositif auprès des enseignants et de les accompagner durant chaque année scolaire, nous travaillons par conséquent avec des structures qui sont à même de porter des actions de médiation en classe, à l’images des initiations à la calligraphie médiévale animées par le Clem ou des séances de découverte de l’art des troubadours que propose le CIRDOC - Institut Occitan de Cultura. Les équipes de ces structures s’emparent donc des différents outils que nous leur laissons à disposition pour proposer à leur tour des actions qui orientent la participation des publics scolaires.

    Comment les publics et les professionnels perçoivent et s’emparent de ce projet ?

    Au-delà de ces liens qui se tissent, notre objectif, en tant qu’équipe scientifique, est d’interroger les réceptions observables du côté des publics en suivant plus particulièrement cette question de l’engagement. Cerner celui-ci oblige à dépasser la seule accumulation de données chiffrées. S’il est en effet intéressant de noter que le nombre de classes s’inscrivant dans le dispositif auprès du rectorat est chaque année plus important (11 classes s’étaient inscrites en 2019-2020 contre 5 l’année précédente), comprendre l’impact d’une telle stratégie pour la valorisation du patrimoine suppose de recueillir des éléments qualitatifs.

    En 2018-2019 quatre classes ont ainsi pu être suivies et les enseignantes comme les élèves ont été interrogés via de long entretiens menés à différentes périodes de l’année. Ces investigations nous ont permis de souligner combien la richesse de l’univers narratif et graphique est cruciale pour susciter l’intérêt des élèves qui se sentent ainsi plus concernés par ce qui leur est raconté et qui s’engage donc avec enthousiasme sur un temps relativement long dans une série d’activités.

    Cette dimension sensible est importante et les entretiens nous dévoilent en fin de compte que ce que les élèves font avec Les Voies d’Aliénor, c’est certes apprendre de nouvelles choses sur le Moyen Âge, mais c’est aussi et surtout se reconnaître comme membres d’un territoire commun dont ils saisissent, en se déplaçant sur des sites et des lieux, l’épaisseur historique et culturelle. Et c’est en présentant leurs découvertes et créations à leurs familles et leurs proches qu’ils deviennent ensuite eux-mêmes médiateurs de cette histoire et de ce patrimoine…

    En quoi l’évaluation d’un tel dispositif est, selon vous, nécessaire ?

    Parce que de tels développements s’inscrivent dans des objectifs particuliers, il est essentiel d’interroger ceux-ci sous l’angle de l’efficacité. En d’autres termes, les objectifs fixés en amont du projet ont-ils été atteints ? Plusieurs indicateurs permettent de répondre à cette question : nombre d’abonnements sur les réseaux sociaux numériques, nombre de publics accueillis par la structure lors des événements proposés in situ, statistiques de fréquentation du site web, etc. À côté de ces éléments, qui relèvent de l’audience, les données qualitatives permettent d’autre part de recueillir le ressenti des équipes impliquées et des différents publics. En fonction des remontées, la structure pourra alors choisir de renouveler l’expérience à l’identique mais aussi d’en modifier des « briques » médiatiques en fonction des retours des publics.

    Cette logique, qui se rapproche des méthodes agiles très utilisées dans l’univers du web, permet de faire évoluer le dispositif pour que celui-ci s’adapte aux usages constatés. C’est ainsi que sur Les Voies d’Aliénor l’application mobile proposée la première année a très rapidement été abandonnée, ne correspondant pas aux pratiques collectives des élèves. Personnellement, je suis convaincue que cette question de l’évaluation devrait être généralisée dans le domaine de la médiation numérique, nous permettant de sortir de la pratique du financement occasionnel pour faire évoluer sur un temps long les outils imaginés…

     

    La participation est donc au centre de ses différents projets éducatifs et pédagogiques. Si l’usage de dispositifs numériques facilitent et cadrent les échanges, la pertinence du discours, des ressources mises à disposition et de l’ancrage local de l’animation sont d’autant plus nécessaires pour susciter une adhésion et une appropriation plus forte de tels projets.

    Antoine ROLAND

    Crédits

    Rédaction de l'article et L'entretien : Antoine Roland, {CORRESPONDANCES DIGITALES]
    Photos et illustrations :
    - Photo de Une :
    - Visuel portail Découverte des musées : @Aliénor.org, capture d'écran
    - Visuel exposition virtuelle Alienor.org : @Aliénor.org, capture d'écran
    - Visuel parcours de visite : @Aliénor.org, capture d'écran
    - Visuel prototype mallette pédagogique : @Aliénor.org, capture écran (site indisponible pour le moment)
    - Visuels projet Enquête sur le patrimoine médiéval ! : @Cap Sciences, captures écran
    - Visuels du projet Les Voies d'Alienor : @Les Voies d'Aliénor, captures écrans

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